Attention, sommeil, relations : protéger les enfants et les adolescents commence par un cadre quotidien et par notre propre exemple.
Un enfant de huit ans regarde des vidéos sur sa tablette. Un adolescent fait défiler son téléphone et refuse de sortir. Nous voyons le temps qui passe, les devoirs qui attendent, les discussions qui deviennent difficiles. Mais une autre question mérite notre attention : à quoi l’écran prend-il progressivement la place ?
À une nuit suffisamment longue ? À un jeu inventé ? À une conversation ? À une occasion de traverser une frustration avec l’aide d’un adulte ?
Le numérique peut permettre d’apprendre, de créer et de garder des liens. Pourtant, lorsqu’il occupe une place envahissante, certains besoins essentiels passent au second plan. La prévention consiste à leur rendre une place, avant que les conflits deviennent le seul sujet de conversation familial.
Attention et apprentissages : protéger les conditions pour penser
Il serait excessif d’affirmer que le téléphone « détruit le cerveau » ou provoque à lui seul un trouble de l’attention. Une vidéo éducative regardée avec un parent, une conversation avec un proche et un défilement interminable ne représentent pas la même expérience.
En revanche, apprendre demande du temps, une certaine continuité et la possibilité de rester engagé dans une tâche. Consulter ses messages pendant les devoirs multiplie les interruptions. Le problème devient très concret : comment comprendre un texte lorsque l’on quitte régulièrement sa lecture ?
À sept ou huit ans, savoir utiliser une tablette ne signifie pas savoir gérer son usage. L’enfant a encore besoin d’un adulte pour choisir les contenus et organiser les moments d’utilisation. L’Académie américaine de pédiatrie rappelle que, chez les enfants de cinq à dix ans, les médias ne doivent pas évincer la lecture, les apprentissages et la construction des amitiés. Elle considère également cet âge comme inadapté aux comptes de réseaux sociaux.[1]
La question utile dépasse donc « combien de minutes ? » : l’enfant dispose-t-il encore de suffisamment d’occasions de lire, construire, jouer, bouger et chercher une réponse par lui-même ?
Le sommeil : un risque parfois peu visible
Le téléphone peut prolonger la soirée : encore une vidéo, une partie, un message auquel répondre. Le coucher recule, tandis que l’heure du réveil reste la même.
L’OMS rapporte une association entre usage problématique des réseaux sociaux, sommeil plus court et couchers plus tardifs chez les adolescents.[2] Un sommeil insuffisant peut ensuite compliquer l’attention, les apprentissages et la régulation des émotions.
Devant un jeune irritable ou peu disponible le matin, regarder ses habitudes du soir est donc une étape utile. Cela ne signifie pas que l’écran explique toutes ses difficultés.
Une mesure concrète consiste à prévoir un lieu de recharge hors de la chambre et un moment de fin d’utilisation annoncé à l’avance. Cette organisation gagne en cohérence lorsque les adultes protègent aussi leur propre coucher.
Les relations : être connecté ne garantit pas de se sentir entouré
Les échanges numériques peuvent soutenir de véritables amitiés. Mais ils peuvent aussi prolonger une pression sociale bien après la sortie de l’école : peur d’être exclu, comparaison avec les autres, commentaires blessants, attente d’une réponse.
L’expertise de l’Anses consacrée aux réseaux sociaux et à la santé des adolescents, présentée par le ministère de la Santé, souligne que la durée d’utilisation ne suffit pas pour comprendre les risques. Les contenus, les pratiques et l’engagement émotionnel comptent également.[3]
Plutôt que de demander seulement « Tu es encore sur ton téléphone ? », nous pouvons ouvrir un autre échange : « Après avoir regardé tout cela, comment te sens-tu ? » ou « Est-ce qu’il se passe quelque chose en ligne qui te préoccupe ? »
Un enfant doit pouvoir raconter un contenu inquiétant ou une interaction blessante sans craindre d’être immédiatement puni pour en avoir parlé. Protéger demande des limites, mais aussi une porte ouverte.
Le regard de Sabrina Philippe : ce que je ressens et ce que je montre
Dans Tous Fake Self ! Ce monde virtuel qui nous rend faux (Guy Trédaniel, 2022), Sabrina Philippe interroge la manière dont le numérique transforme le rapport à soi. Sa notion de « fake self » éclaire le décalage entre l’expérience vécue et l’image présentée en ligne : montrer que tout va bien, rechercher l’approbation ou ajuster son apparence pour être apprécié.[5]
Cette lecture invite à examiner la place que prend le regard extérieur dans la construction de soi. Elle constitue une proposition d’analyse psychologique, et non un diagnostic à appliquer aux jeunes utilisateurs.
Dans son entretien avec le podcast Métamorphose, elle insiste également sur la comparaison, la recherche d’approbation et la nécessité de retrouver une présence au réel.[6]
À partir de cette réflexion, une question peut guider notre accompagnement : notre enfant trouve-t-il des espaces où il peut être lui-même sans devoir produire une image plaisante ? À la maison, peut-il dire qu’il est triste, incertain ou déçu sans être immédiatement corrigé ?
Préserver ces espaces, c’est lui permettre de distinguer ce qu’il ressent de ce qu’il croit devoir montrer. Nous pouvons lui demander : « Toi, qu’est-ce que tu en penses ? », « Est-ce que cela te plaît vraiment ? » ou « Comment t’es-tu senti pendant ce moment ? » Ces questions sont des pistes proposées ici, dans le prolongement de cette réflexion.
Chez un enfant de sept ou huit ans, les usages ne sont pas nécessairement ceux d’un adolescent sur les réseaux sociaux. Nous pouvons néanmoins préserver très tôt des activités où le plaisir de jouer, de créer et de découvrir ne dépend pas d’une publication ou d’une réaction en ligne.
Derrière l’écran, quel besoin cherche-t-il à satisfaire ?
Le téléphone peut occuper, divertir, rapprocher des amis ou permettre d’éviter momentanément une émotion pénible. Comprendre sa fonction aide à proposer une alternative adaptée.
Un adolescent qui se sent seul n’a pas seulement besoin d’une limite de temps : il a aussi besoin d’occasions de rencontrer les autres. Un enfant épuisé après l’école peut avoir besoin d’un sas calme. Un jeune qui redoute le jugement peut trouver une sortie particulièrement difficile.
Ce sont des pistes à explorer avec lui, pas des explications à lui imposer. Et comprendre un besoin ne signifie pas renoncer au cadre.
« Je n’ai pas envie de sortir » : peut-on maintenir la proposition ?
Oui, un parent peut maintenir un temps familial prévu malgré une réticence ordinaire. L’adolescent n’a pas besoin d’être enthousiaste pour participer. Mais une sortie présentée comme une punition risque de rendre ce moment encore moins attirant.
Dans l’entretien de Métamorphose, Sabrina Philippe souligne que quitter les écrans et sortir peut demander un effort volontaire.[6] Pour les parents, cela ouvre une piste : proposer régulièrement une expérience hors écran, même lorsque l’envie n’est pas immédiate. Il ne s’agit pas d’une solution universelle, mais d’une occasion de découvrir d’autres sources de plaisir.
On peut dire : « Je comprends que tu préfères rester. Aujourd’hui, nous avons prévu un petit moment dehors ensemble. Tu préfères marcher au parc ou venir choisir quelque chose pour le repas ? »
Le cadre reste posé, tandis qu’un choix réel lui est laissé. Mieux vaut commencer par une proposition courte, accessible et liée à ses intérêts : une promenade avec le chien, quelques paniers, une visite à un proche, une sortie avec un ami. L’objectif est de rendre possibles des expériences agréables hors écran, sans exiger qu’il manifeste sa gratitude.
Prévenir à l’avance facilite aussi la transition : « Nous partons dans vingt minutes ; organise la fin de ta partie. »
Pendant la sortie, laissons aussi une place à l’expérience elle-même. Il n’est pas nécessaire de tout photographier ni de publier le moment. Une promenade peut simplement être vécue, avec ses silences et ses échanges.
En revanche, des refus persistants accompagnés d’angoisse, de tristesse ou d’un retrait inhabituel invitent à comprendre ce qui se passe. Intensifier les contraintes ne répondrait pas nécessairement à la difficulté.
Notre exemple fait partie de la prévention
Demander à un jeune de poser son téléphone pendant que nous consultons le nôtre fragilise la règle. Nous transmettons aussi des habitudes dans les gestes ordinaires : écouter sans vérifier une notification, attendre sans sortir automatiquement l’appareil, partager un repas avec une attention disponible.
Nous n’avons pas besoin d’être parfaits. Nous pouvons expliquer une nécessité : « Je réponds à ce message professionnel, puis je range mon téléphone. » Et reconnaître un écart : « Tu as raison, je regardais mon écran pendant que tu me parlais. Je le pose. »
Notre exemple concerne aussi ce que nous montrons : pouvons-nous apprécier un moment sans le mettre en scène ? Et respectons-nous l’intimité de notre enfant avant de partager une photo ou une anecdote à son sujet ? La présence et le respect de sa vie privée font également partie de l’éducation au numérique.
L’Académie américaine de pédiatrie recommande un plan numérique familial qui inclut les parents : moments sans écran, réduction des notifications, contenus adaptés et place préservée pour les autres activités.[4]
Pour commencer, quelques engagements suffisent : les appareils restent hors des repas et des devoirs ; le coucher est protégé ; les contenus du plus jeune sont accompagnés ; un moment régulier sans téléphone est partagé. Ces repères doivent être expliqués, adaptés à l’âge et tenus dans la durée.
Prévenir, c’est rendre de la place à la vie
L’enjeu ne se résume pas à retirer un appareil. Il consiste à préserver ce dont un enfant a besoin pour grandir : dormir, apprendre, bouger, rencontrer les autres et découvrir plusieurs façons de s’apaiser.
Lorsque l’usage empiète durablement sur ces besoins, ou lorsque le jeune semble en souffrance, un échange avec un professionnel peut aider à comprendre la situation. Le téléphone peut participer au problème tout en servant de refuge face à une difficulté déjà présente.
Nous pouvons accueillir la contrariété d’un enfant tout en maintenant une limite. Nous pouvons inviter un adolescent à sortir sans attendre que l’envie soit spontanée. Et nous pouvons commencer par un geste à notre portée : poser nous-mêmes notre téléphone pour être disponibles à la relation.
Virginie Vincent — Psychopraticienne
Sources
- American Academy of Pediatrics, « Kids & Screen Time: 5 C’s Questions for School-Age Children », 2024. https://www.healthychildren.org/English/family-life/Media/Pages/kids-and-screen-time-5-cs-questions-for-school-age-children.aspx
- OMS Europe, « Les adolescents, les écrans et la santé mentale », 25 septembre 2024. https://www.who.int/europe/fr/news/item/25-09-2024-teens–screens-and-mental-health
- Ministère de la Santé, « Usages des réseaux sociaux chez les jeunes, risques sanitaires et prévention : deux experts ont la parole », présentation de l’expertise de l’Anses. https://sante.gouv.fr/prevention-en-sante/sante-des-populations/enfants/exposition-aux-ecrans/article/usages-des-reseaux-sociaux-chez-les-jeunes-risques-sanitaires-et-prevention
- American Academy of Pediatrics, « How to Make a Family Media Plan », mise à jour du 20 janvier 2026. https://www.healthychildren.org/English/family-life/Media/Pages/How-to-Make-a-Family-Media-Use-Plan.aspx
- Sabrina Philippe, Tous Fake Self ! Ce monde virtuel qui nous rend faux, Guy Trédaniel, 2022. Référence bibliographique : https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb469789163 — Présentation du livre : https://www.fnac.com/a16546904/Sabrina-Philippe-Tous-Fake-Self-Ce-monde-virtuel-qui-nous-rend-faux
- Métamorphose, entretien d’Anne Ghesquière avec Sabrina Philippe, épisode initialement diffusé le 21 juillet 2022, repris le 5 septembre 2026. Présentation de l’épisode : https://shows.acast.com/metamorphose-le-podcast-qui-eveille-la-conscience/episodes/sabrina-philippe-tous-fake-self-ce-monde-virtuel-qui-nous-re
Note documentaire : les éléments attribués à Sabrina Philippe s’appuient sur la présentation publique de l’ouvrage et celle de l’entretien de Métamorphose. Ils ne constituent pas une analyse du texte intégral du livre. Les propositions parentales formulées dans l’article sont celles de l’autrice de l’article.